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Stephen Shore - "Paysage Biographique"

On the road, encore? Dans l’Amérique du début des années 1970, on pourrait penser que ce précepte de Kerouac dejà vieux d’une vingtaine d’années, est un peu demodé. S’agissant de Stephen shore il n’en est rien. L’exposition que lui consacre le Jeu de Paume pour la première fois en France, dans son annexe de l’Hôtel de Sully, nous donne à voir une oeuvre charnière de la photographie moderne.

Le photographe est en fait bien plus un grand précoce qu’un artiste en retard d’une génération. Un surdoué de la photographie: il vend ses premiers clichés au MoMA (Museum of Modern Art de New York) à 14 ans, travaille dès 18 ans pour la Factory (celle de Warhol!), et devient le premier photographe exposé de son vivant au MoMA , en 1971: il a alors 24 ans, vit les années Velvet et l’explosion du Pop Art.

L’exposition "Paysage Biographique" montre une synthèse de son travail, de 1968 à 1993: on y retrouve la grande tradition documentaire américaine, dans la lignée de Walker Evans, et l’influence décisive de Robert Franck et la beat generation.

Shore2_2A l’été 1972, comme l’auteur des Américains (1954), il entreprend depuis New York un road-trip dans l’Ouest, sillonne au hasard l’Amérique des highways, des drive-ins et des grands espaces, s’arrête dans les motels des bords de route. Une expérience qu’il rééditera tous les étés qui suivront. Shore explore, erre. Il tient un journal, note tous ses faits et gestes, photographie son quotidien: les chambres où il dort, ses petits déjeuners, les villes, les bords de route : les décors qu’il traverse.
Il troque rapidement son 35 mm pour adopter une chambre format 8X10 inches. Une technique inspirée des pionniers, un matériel peu maniable, qui exclut l’instantané et lui permet plutôt d’insister sur la précision du point focal, la compositon et la qualité des détails.

Mais le génie de Shore est surtout d’avoir inventé un nouvel usage de la photographie en couleur. Dans les années 1970, la photographie artistique, c’est encore le noir et blanc. La couleur est simplement bonne pour un usage commercial ou familial du médium. Il est l’un des premiers avec Eggelston à lui donner ses lettres de noblesse, à la faire entrer dans les musées. C’est une petite révolution.
Dans son projet, elle s’impose comme une évidence : la couleur permet de coller le plus possible au réel, l’épreuve est mimétique, elle montre magistralement la banalité du vu et du vécu, des paysages urbains souvent étrangement vides. Elle nous montre ce que l’on voit constammment, sans le regarder.

Après dix saisons d’errance, Shore publie ses photos en 1982 dans un livre intitulé Uncommon Places, ces “endroits hors du commun”. Voilà toute sa démarche résumée en deux mots: montrer son environnement et ses actes quotidiens, un croisement de routes, une pause dans une station service, le Big Mac du midi à moitié entamé dans sa boite, comme des instants, des paysages en soi, uniques. Extraire la banalité de son contexte, pour la rendre hors du commun.

Aujourd’hui, une génération après, on mesure l’influence de son œuvre, dans la photographie évidemment (Martin Parr, Struth, Gursky), mais également dans le cinéma de Wim Wenders (et sa photographie, moins connue) comme Paris Texas, palme d’or à Cannes en 1984, qui suit la même esthétique.

Shore est devenu un classique, celui qui a su montrer avec une technique de la transparence l’«exceptionnelle banalité» de la culture urbaine américaine, et plus généralement des sociétés de consommation occidentales. Ses photographies touchent, car l’univers qu’elles décrivent nous est encore commun. C’est un travail à voir, absolument.

Matthieu Nicol

Stephen Shore Paysage biographique-photographies 1968-1993
Jeu de Paume – site Sully 62, rue Saint Antoine, 75004 Paris

du 14 janvier au 20 mars 2005

Uncommon Places: The Complete Works,  édition « définitive », Aperture 2004
188 pages, 35 Euros.

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